Interview : Katherine Pancol et la quête de liberté
Avec Des choux et des reines, Katherine Pancol publie un roman contemporain. En racontant la fuite puis la reconstruction de Sophie, une jeune femme sous emprise, elle explore la perte de soi et la lente reconquête de l’estime personnelle. Porté par une langue simple, directe, le roman dit l’essentiel : sans amour de soi il n’y a pas de liberté possible.
Votre roman aborde la question de l’emprise. Pourquoi avoir voulu explorer ce thème ?
Je ne découvre jamais le thème d’un roman avant de l’avoir terminé. Je commence à écrire avec des personnages en tête et je les suis où ils me mènent. J’ai rencontré mon personnage principal, Sophie, grâce à une lectrice qui m’a raconté son histoire : elle était prisonnière de l’amour dévorant d’un homme qui l’infantilisait et l’avait isolée de tout et de tout le monde. Elle me parlait d’une violence sourde presque invisible, d’autant plus destructrice qu’elle n’avait jamais connu, enfant, un regard aimant. Elle confondait « possession » et amour. Son récit m’a longtemps accompagnée avant que je décide d’en faire le point de départ de ce roman.
Le livre s’ouvre sur la fuite de Sophie. Qu’est ce qui lui donne la force de partir malgré la peur ?
Un instinct de survie. Rester devenait plus dangereux que partir. Elle va profiter de la première occasion… Ce n’est pas encore une victoire mais c’est déjà un refus de mourir à soi-même.
Sophie a grandi avec une mère qui ne l’aime pas et un père absent. En quoi les blessures de l’enfance façonnent-elles toute une vie affective ?
« L’enfance décide », a écrit Sartre. Elle imprime une manière d’aimer, de se percevoir, de se situer dans le monde. La mère de Sophie est toxique, humiliante ; le père est affectueux, mais inconsistant, toujours de passage. Quand on n’a pas reçu la certitude d’être digne d’amour, on passe sa vie à chercher l’amour et à choisir les mauvais partenaires. Peut-on se libérer totalement de son enfance ? Je ne crois pas. Mais on peut apprendre à ne pas la laisser décider à notre place.
Vous installez Sophie en Normandie, dans un petit village près de Fécamp où elle venait enfant puis adolescente. Ce lieu joue-t-il un rôle dans sa reconstruction ?
Oui. Les paysages ont une force miroir : ils renvoient à ce que l’on est sans fard. La mer, le vent, la lumière obligent à l’essentiel. Et puis, il y a les habitants du village qui vont jouer un rôle important. Par leurs répliques, leur drôlerie, leur manière à eux de vivre… Il y a eu un drame autrefois dans le village. Ils en ont tous été témoins et le racontent à leur manière. Ce drame, Sophie l’a vécu. Le village a été le lieu de son premier amour. Celui qu’elle croyait devoir durer toujours… Un jour, à cause de ce drame, son amour est parti. Sans qu’elle sache pourquoi. Elle ne l’a plus jamais revu. Mais elle n’a rien oublié.
Margaret, chez qui Sophie a trouvé refuge, est la tante de Lucille, la meilleure amie de Sophie. Margaret n’est ni une sauveteuse ni une figure d’autorité. Pourquoi ce choix ?
Je tenais à montrer une aide qui libère et n’enferme pas. Margaret est un phare dans la nuit. Elle n’impose rien. Elle ouvre des portes. Elle accompagne Sophie dans son cheminement. Par exemple, elle lui cite une phrase d’Albert Camus au juste moment. « Qu’est-ce que le bonheur sinon l’adéquation entre un homme et la vie qu’il mène ? » Sophie a une autre « bonne fée » en la personne de madame D., la libraire chez qui elle travaillait avant de s’enfuir. J’ai toujours pensé que la vie était une histoire de rencontres… Et il y a Lucille. Sa meilleure amie. Celle avec qui elle a grandi et qui, mine de rien, veille sur elle. Même si elle cache un terrible secret qu’elle ne peut avouer à Sophie.
Madame D. incarne-t-elle la vision du rôle de la littérature ?
Comme elle, je crois que la littérature nourrit la vie. « J’ouvre un livre, et un amour surgit, une nouvelle amie, un fou rire, une idée », dit Sophie. Madame D. comme Margaret sont des femmes libres. Des modèles pour Sophie. On a besoin de modèles pour avancer et devenir la personne que l’on veut être.
Vous avez longtemps été journaliste à Elle et Paris Match, puis correspondante à New York. L’attention portée aux autres nourrit-elle votre écriture ?
J’ai toujours aimé écouter les gens. Leurs histoires, leurs blessures, leurs silences. J’ai interviewé beaucoup de femmes puissantes, célèbres, qui paraissaient sûres d’elles et je m’apercevais au fur et à mesure de l’interview qu’elles étaient presque toutes habitées par le doute, le manque de confiance. La peur de n’être « pas assez… ». Pas assez intelligentes, belles, drôles. Pas capables de… Je me suis toujours demandé pourquoi il y avait cette fêlure chez les femmes et beaucoup moins chez les hommes.
On voit tout doucement Sophie changer…
Je me méfie des grandes théories, des métamor phoses spectaculaires, des recettes miracles. La réparation se fait dans la douceur, dans l’attention portée à soi. Chaque jour, une petite victoire.
Sophie se découvre aussi une passion pour les fleurs qu’elle transforme en activité. Pourquoi la création est-elle aussi importante dans le processus d’affirmation de soi ?
Créer, c’est se prouver que l’on peut faire naître quelque chose de beau. Les fleurs permettent à Sophie d’exprimer sa sensibilité, sa fragilité, son regard sur le monde. Composer des bouquets, c’est mettre de l’ordre, de l’harmonie. La création est une manière de se réconcilier avec soi. J’étais amie avec la comédienne Anémone. Un jour, elle m’a dit : « On peut avoir une histoire d’amour avec son potager, non ? »
La jalousie, à un moment, traverse violemment Sophie. Peut-on aimer sans crainte de perdre quand on a longtemps manqué d’amour ?
C’est un apprentissage. La jalousie naît du manque de confiance en soi, de la peur d’être abandonnée. Sophie apprend peu à peu à refuser ses réflexes de dénigrement de soi, de doute. Elle va comprendre qu’aimer, ce n’est ni se soumettre, ni se jeter à la tête de l’autre, ni se dissoudre dans l’autre.
À un moment décisif, Sophie va dire non sans s’excuser. Pourquoi ce « non » est-il fondateur ?
Dire « non », c’est marquer une frontière. Se reconnaître une valeur. Il y a des renoncements qui ne sont pas des défaites. Ce « non » signe la fin de la dépendance et le début de la liberté.
Sophie s’inscrit dans la lignée de vos héroïnes blessées et combattantes. Est-ce cette quête de soi qui touche autant vos lecteurs ?
J’aime les romans « d’apprentissage ». On prend un personnage au début du livre et on le regarde évoluer au fil de l’histoire. Des choux et des reines est le récit d’un apprentissage. De l’emprise toxique à la liberté d’être. J’aime cette phrase de Virginie Despentes, « un matin, on se lève et on comprend que, dans le silence et la discrétion, on est devenu quelqu’un d’autre ». L’apprentissage passe aussi par la légèreté. Elle est à puiser en soi. Se connaître, c’est se créer. C’est ce que va faire Sophie. Alors seulement elle pourra, un matin d’hiver, avancer au bord de la plage comme au bord de la vie. Elle est prête. La vie est là qui l’attend et lui ouvre grand les bras. Le mot FIN peut s’afficher et fermer le récit.

