Interview : les secrets du roman d’Ingrid Glowacki
Loin des codes classiques du polar, « La Notaire » d’Ingrid Glowacki explore un territoire rarement investi par la fiction : le notariat, lieu de toutes les transmissions, de tous les secrets et de toutes les violences feutrées. Au centre du récit, Anna, notaire à la lucidité redoutable, avance sur un fil entre rigueur professionnelle et tempête intérieure.
Un roman de tension psychologique, clinique et implacable, où le danger se dissimule derrière les apparences respectables.
Comment présenteriez-vous « La Notaire » et l'univers dans lequel se construit ce roman ?
« La Notaire » est avant tout un roman de suspense, au sens le plus classique et le plus exigeant du terme. Il repose sur une tension continue, une progression que j’ai voulue implacable, et une menace qui ne cesse de se préciser sans jamais se livrer totalement. Le suspense ne naît pas seulement d’un crime ou d’un mystère à résoudre, mais du non-dit, de ce qui circule sous les apparences respectables.
Ce qui m’intéressait, c’était de déplacer les codes du suspense vers un territoire rarement exploré : le notariat. C’est un univers où tout est écrit, signé, certifié – et pourtant, tout peut être manipulé et dissimulé par les familles. Les émotions, les loyautés, les haines, les silences familiaux s’y dissimulent derrière le droit et la bienséance. Le danger n’est pas spectaculaire ; il avance à pas masqués, protégé par les règles et les convenances.
Votre héroïne, Anna, est une figure mystérieuse et déroutante. Comment avez-vous travaillé ce personnage ?
Absolument. Anna comprend avant les autres. Trop tôt pour pouvoir agir, mais déjà trop tard pour rester indemne. Le lecteur avance avec elle dans cet état d’inconfort : on sent qu’un drame est en marche, sans pouvoir encore le nommer.
J’aime parler d’un « suspense de la lucidité » : voir venir la catastrophe sans savoir quand elle surviendra ni comment on pourra l’empêcher.
Comment est né le personnage d’Anna ?
Anna est née du frottement entre une fonction extrêmement codifiée – celle de notaire – et une vie intérieure profondément humaine, instable, débordante. Le notaire est censé être neutre, à distance, alors qu’il traverse toutes les étapes de la vie des familles : mariages, divorces, investissements, décès, succession, inventaire… Anna incarne cette tension. Elle est bipolaire, traversée par une faille qui est aussi une manière d’être au monde. Sa bipolarité lui confère une lucidité accrue, une hypersensibilité, mais aussi une grande fragilité. Elle pense trop, ressent trop, comprend trop – et tout cela a un coût. Elle n’est pas le symbole d’une génération, mais peut-être le reflet d’un monde qui valorise à l’excès la maîtrise de soi et la performance, au prix de tout ce qui déborde.
Votre expérience de notaire, pendant près de dix ans, a-t-elle nourri votre regard sur la famille et la transmission ?
Bien sûr. Le notaire voit les familles quand elles ne jouent plus. L’héritage n’est jamais seulement une affaire d’argent : c’est une mise en scène du pouvoir, des loyautés, des rancœurs anciennes. L’humain révèle souvent sa part la plus archaïque dans ces moments-là.
Quand j’exerçais, j’ai très vite compris qu’on pouvait presque anticiper le déroulé d’une succession dès le premier rendez-vous, en observant les comportements de mes interlocuteurs. Ce regard précis, presque anthropologique, irrigue le roman. Anna ne me ressemble pas biographiquement, mais je partage avec elle cette vigilance, cette injustice ressentie face aux tragédies humaines. Mon intime n’est pas dans les faits, mais dans le regard porté.
Votre roman est un véritable page-turner. Quels en sont les ressorts stylistiques et narratifs ?
J’ai travaillé une écriture serrée, presque clinique. Des scènes courtes, une progression rapide, peu d’effets. Les phrases sont tailladées. Le suspense ne repose pas sur la question « qui a fait quoi ? », mais sur « quand est-ce que tout va basculer ? ».
Sur le plan narratif, j’ai alterné les points de vue. La première et la dernière partie sont écrites à la première personne, dans un « je » d’alerte et d’urgence. Entre les deux, le recours à la troisième personne me permet de prendre du recul, de mettre les personnages — y compris Anna — à distance, de les analyser. Ce mouvement crée un rythme et une tension inhabituels.