Interview de Bernard Werber 👀

Publié le 30 septembre 2026
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Entretien avec Bernard Werber "Au bord du monde"

Explorer les frontières du réel 🌍

 

Bernard Werber ne cesse d’explorer les frontières du réel : conscience, mort, au-delà, vies antérieures, autres formes d’intelligence… Avec Au bord du monde, il s’empare d’un vertige contemporain : celui d’une société où la frontière entre le vrai et le faux se brouille. À travers l’enquête de Lucien, un journaliste scientifique confronté au phénomène du platisme, il interroge la croyance, la manipulation et notre besoin vital de retrouver un socle commun de vérité.

 

 

Bernard Werber

Quelle est l’ambition de votre nouveau roman ?


J’utilise le platisme comme une métaphore d’un phénomène qui me semble inquiétant : la disparition, voire l’assassinat, de la certitude du réel. Aujourd’hui, plus rien n’est sûr, plus personne ne sait très bien où est la vérité. Cette confusion profite à ceux qui font passer des messages complètement faux. J’ai voulu, à travers cette fable moderne, évoquer cette disparition du socle commun de vérité.
 

Pourquoi avoir choisi les platistes comme point de départ ?


Parce qu’on arrive à la période des élections et que je voulais trouver un sujet qui ne soit ni à gauche ni à droite, qui soit « ailleurs ». Le platisme, c’est autre chose. C’est le combat vérité-mensonge, et non plus lutte des classes ou liberté d’entreprendre. Je voulais montrer que nous entrons dans une époque où Internet, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle font que le public est traité comme une sorte de troupeau qu’il faut influencer. La fenêtre d’Overton montre comment on peut faire passer des idées stupides par étapes, en présentant joliment quelque chose de faux.

Votre passé de journaliste nourrit-il cette critique ?


J’ai été journaliste scientifique pendant sept ans et j’ai vu comment se manipulait l’information. C’est un peu comme si j’avais travaillé dans la cuisine d’un restaurant : j’ai vu la qualité des produits, mais aussi comment on pouvait servir des produits ayant dépassé la date de péremption. Du moment qu’on met la bonne sauce et une jolie assiette, le public ne voit rien. Dans la presse, le temps est limité. Il faut faire vite, et plus ça fait peur, plus ça se vend. En tant qu’écrivain, je peux faire ce pas de côté nécessaire, faire le bilan des mensonges passés et montrer comment ils ont été distillés pour qu’on comprenne comment sont diffusés les mensonges actuels. Je voulais donner des outils pour qu’on s’interroge : pourquoi les journalistes donnent-ils un seul point de vue ? Pourquoi placent-ils la caméra dans un camp et pas dans l’autre ? Même des amis proches et brillants se sont mis à tenir des propos débiles sur Internet. Il y avait urgence à dénoncer ce péril.

 

Qu’est-ce qui vous inquiète le plus dans la croyance ?


Je me méfie beaucoup du mot « croyance ». Parce que qui dit croyance dit qu’on ne peut plus discuter. Une fois qu’une personne commence à croire à quelque chose de faux, il devient très difficile de lui faire changer d’avis, voire impossible. C’est la loi de Brandolini. Il faut dix fois plus d’énergie pour contredire une idiotie que pour la répandre. Il y a aussi l’effet de retour de flamme, le backfire effect : plus vous coincez la personne pour lui montrer que c’est faux, plus elle va déployer des systèmes de défense pour se conforter dans sa croyance. Le nombre de personnes avec qui on peut discuter normalement devient extrêmement réduit, et j’ai de plus en plus un sentiment de solitude. Il n’y a plus de nuances, plus d’échanges d’arguments, les gens ne font que répéter les mêmes phrases vues dans les médias.

 

Que dit, selon vous, la montée du complotisme de notre société ?


C’est très inquiétant. Les gens sont encouragés dans leur colère. Les réseaux sociaux les poussent à s’engager dans la haine, dans des combats qu’ils ne comprennent même pas mais dans lesquels ils trouvent une identité. Cette flambée du complotisme dit aussi la solitude de notre époque. Certains s’engagent pour une cause et trouvent une nouvelle famille d’amis. Même si le doute venait à les effleurer, ils préfèrent être dans le mensonge avec des amis que seuls dans la vérité. D’autres sont persuadés qu’ils défendent le « bien », alors qu’ils sont en train de préparer l’arrivée de sympathiques dictateurs aux discours populistes. Ça s’installe de manière très insidieuse, avec des gens très intelligents et souriants qui enchaînent deux choses vraie pour aboutir à une troisième fausse. C’est ce qu’on appelle des sophismes. Le terreau est prêt pour l’extension du mensonge généralisé.

 

Comment garder son discernement ?

 

Voyager, être méfiant de ce qui circule sur Internet, lire des livres. Mes parents m’ont appris à réfléchir par moi-même et mes voyages m’ont permis de voir d’autres systèmes de pensée. J’étais en Chine, en Corée récemment, en Amérique, en Antarctique… Je vois de mes yeux des choses qui n’ont rien à voir avec ce que racontent les médias ; j’ai aussi vu des journalistes qui disaient être allés sur place et qui n’y avaient jamais été. Ça crée un climat délétère où, peu à peu, s’installent des bêtises. Ma position tient en un mot : agnostique. Je ne sais pas, je me renseigne. Je n’adhère pas à des idées toutes faites s’il n’y a pas de preuves ou de sources réellement sérieuses.

 

Vous avez pourtant souvent exploré l’invisible, la spiritualité, les vies antérieures…

Nous avons deux hémisphères cérébraux : un cerveau gauche et un cerveau droit. Le cerveau gauche, c’est le sérieux, la science ; le cerveau droit, c’est le joueur, la spiritualité. Je suis passionné de sciences, mais ça ne m’empêche pas de m’intéresser au monde invisible, à la spiritualité ou d’inviter le public de mes spectacles à des méditations collectives. Mais cela n’a pas d’autre prétention que de donner à réfléchir et ouvrir l’imagination. En tant que « conteur », à l’écrit comme à l’oral, je suis là pour poser des questions, pas pour apporter des réponses.

 

Votre héros, Lucien, est plutôt passif et maladroit. Pourquoi avoir choisi un anti-héros ?


Il essaie de trouver sa place dans un monde où les repères sont en train de bouger à toute vitesse. Ce qui m’amusait, c’était que chaque fois qu’il faisait une erreur, il était récompensé, et chaque fois qu’il faisait quelque chose de bien, il était puni. Pourquoi ? Parce que, par moments, le monde fonctionne comme ça. Pourquoi les bons sont-ils punis et les mauvais récompensés ? Je pense que ça participe à une sorte de maintien des hiérarchies au sein de l’entreprise — et pourquoi pas de la société. Pour maintenir l’ordre, il faut encourager les mauvais parce qu’on pense qu’ils sont inoffensifs. Et puis c’est toujours amusant pour un romancier d’utiliser comme personnage marionnette un héros qui ne soit pas parfait. Il y a un principe d’identification. Je me suis aussi nourri de ma propre expérience de journaliste scientifique : je suis moi-même rempli d’imperfections et de doute, mais je pense être un peu plus courageux que mon héros.
 

L’humour est-il une arme contre le complotisme ?


On ne peut vraiment combattre la bêtise que par l’humour. Et, en la matière, La Fontaine est la référence : il utilise des métaphores, donne la parole aux animaux pour dénoncer les comportements humains. Au bord du monde n’a pas d’autre ambition que d’être une métaphore de notre époque, où les menteurs ont de plus en plus de succès et n’ont plus aucune limite. Ce sont désormais les idées débiles qui se répandent le plus vite ; au contraire, les choses évidentes doivent être longuement expliquées et paraissent toujours suspectes.

Au bord du monde - Bernard Werber

 

Le teaser de "Au bout du monde"

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